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Naruto, le manga intelligent

14 janvier 2009

par Stéphane Vial

La fameuse équipe n°7J’ai découvert hier l’interview de Yann Leroux par Fred2Baro sur le site de l’Express, au sujet du manga Naruto qui fait fureur en France depuis maintenant un ou deux ans, et j’ai plein de choses à dire pour compléter cet échange passionnant, moi qui suis devenu un fan inconditionnel de la série diffusée sur la chaîne Game One.

Si vous ne le connaissez pas, sachez tout d’abord que Naruto est le prénom d’un jeune ninja de 12 ans né de l’imagination de Masashi Kishimoto, un auteur de manga (mangaka) tout juste âgé d’un an de plus que moi mais déjà riche de plusieurs centaines de millions de yens de plus que moi (on raconte qu’il payerait plus d’un million d’euros d’impôt par an et qu’il serait le troisième contribuable de son pays).

Publié pour la première fois au Japon fin 1999 et diffusé en France depuis 2002, le manga Naruto (qui est en fait ce qu’on appelle un shōnen manga ou manga pour jeunes garçons) s’est vraiment fait connaître dans l’hexagone à partir du moment où il est devenu un dessin animé ou anime (série d’animation japonaise), diffusé sur la télévision française par la chaîne Game One à partir de septembre 2006, soit tout de même 4 ans après son lancement sur les écrans japonais. Dans le monde du manga — dont je précise au passage que je suis loin d’être un spécialiste –, Naruto est l’un des plus grands succès commerciaux de la décennie. 40 volumes parus et 70 millions d’exemplaires écoulés au Japon, 90 pays qui distribuent la série, 30% des ventes globales de mangas en France et 220 000 exemplaires vendus en France en moyenne pour un seul volume sachant qu’il y en a déjà une trentaine de traduits. Des chiffres éloquents qui ont inspiré à Fred2Baro l’idée d’interviewer mon camarade Yann Leroux, psychanalyste et blogueur infatigable sur Psy et Geek, dont je découvre avec étonnement qu’il est lui aussi tombé dans la marmite de Konoha ;-) .

Je voudrais dans ce billet réagir à deux ou trois choses. Je précise que je connais très bien la série et que j’ai vu tous les épisodes diffusés à ce jour en langue française sur la chaîne Game One, tant ceux de Naruto que de Naruto Shippūden qui en est la suite. Je ne parle ici que du dessin animé et non du manga papier, qui ne produit pas les mêmes effets à mon avis en raison de la différence de narration très importante entre les deux.

Au début de l’interview, Fred2Baro présente Naruto comme un manga « orienté plutôt sur le combat, donc c’est quand même assez violent ». Je suis assez surpris par cette déclaration car elle me semble injuste envers la série tant celle-ci est riche de plein d’autres choses et tant la violence qu’on y trouve, comme je vais essayer de le montrer, est à la fois très relative et très secondaire.

D’abord, les épisodes de combat n’occupent à peu près que la moitié des épisodes de la série. L’autre moitié est faite d’épisodes narratifs (flashbacks sur l’histoire familiale et l’enfance des personnages), d’épisodes anecdotiques et humoristiques (espiègleries et « sexy jutsus » de Naruto, facéties de Konohamaru, fripponneries de Jiaraya, etc.) ou encore d’épisodes de la  vie quotidienne (repas amicaux chez Ichiraku avec Iruka, rencontres inattendues dans Konoha, discussions entre amis, visites de Rock Lee à l’hôpital, etc.). Le combat est donc loin d’être la composante principale de Naruto.

Mais surtout, le combat n’est jamais mis en scène et recherché pour lui-même, en tant que pure scène de combat, comme on peut l’observer dans d’autres séries animées japonaises. Le combat est inséré dans une trame narrative très précise dans laquelle il est présenté comme une activité militaire accomplie sous forme de missions commandées par le chef militaire du village (hokage) au nom de l’intérêt général. Le combat s’inscrit donc dans un univers social bien défini qui est celui du monde des ninjas. Or, un ninja, dans Naruto, c’est un homme ou une femme qui a choisi la vie militaire et qui, en tant que tel, est chargé(e) de la défense et de la protection des habitants de son pays (le pays du feu dans le cas du village ninja de Konoha). Et, ce qui est très surprenant et fascinant dans cet univers, c’est le réalisme professionnel plein de bon sens et de nuances avec lequel la vie de ninja est décrite : celle-ci est présentée comme une sorte de vocation qui implique des sacrifices (s’entraîner durement), confronte à des pertes (la mort possible de ses meilleurs amis au combat) et conduit à des renoncements (mettre de côté ses propres idées ou idéaux au profit de la mission, qui ne doit jamais être mise en échec). On n’a pas du tout affaire à des combats gratuits dont le seul intérêt serait la jouissance de contempler la violence à laquelle se livrent des corps extrêmes, comme par exemple dans Dragon Ball Z (un autre grand manga japonais) où les corps sont démesurément musclés et les combattants ne savent rien faire d’autre que crier et éructer en se lançant des boules de feu.

Dans Naruto, au contraire, les combats ont tous un sens et sont tous portés par une quête sociale, amicale ou politique qui les dépasse. Les ninjas qui s’affrontent se parlent, s’expliquent, s’interrogent, se répondent, bref donnent du sens à leurs actes et à leur violence, en les référant à leur trajectoire de vie, leur ambition ou leur hiérarchie. Ils expliquent pourquoi ils font ce qu’ils font (par exemple Gaara et la haine issue de son enfance malheureuse, Haku et son dévouement pour Zabuza qui l’a recueilli, etc.). Bref, les combats sont accompagnés d’une très grande quantité de paroles et de discours qui permettent d’élaborer et de symboliser immédiatement le combat qui a lieu et d’en atténuer voire annuler instantanément la violence psychique possible. Et, dans un manga, cela est très rare et très précieux.

En outre, un ninja est certes un combattant mais ce n’est pas n’importe quel combattant. Les ninjas de Konoha ont une éthique et un code de l’honneur. Il y a des choses qui ne se font pas (retirer le bandeau que l’on accroche sur son front et qui porte l’insigne du village, abandonner ses équipiers ou ne pas collaborer avec eux) et des choses qu’au contraire l’on doit faire (réfléchir avant d’agir, protéger les personnes qui nous sont chères, ce qui est d’ailleurs la seule chose au nom de laquelle on a le droit d’utiliser certaines techniques de combat). Si bien qu’il y a des situations de conflit qui ne se gèrent et ne se résolvent pas que par le combat, mais encore par la discussion, la réflexion, la stratégie (il suffit de penser aux exploits de Shikamaru). On n’est pas du tout là dans un manga où dès qu’il y a une occasion de cogner, on cogne. C’est d’ailleurs le problème de Naruto, trop impulsif à cause de la force qui est scellée en lui, qui a toujours envie d’attaquer trop vite et attaque toujours de face sans réfléchir, au lieu de mettre au point un plan comme le fait si bien son ami Shikamaru.

Alors bon, Naruto, un manga violent, moi, je trouve que c’est injuste car ce n’est vraiment pas la caractéristique première de la série. Je crois plutôt que le combat n’est que le prétexte et le décor d’une intrigue psychologique très profonde — ou très freudienne, comme le souligne à juste titre Yann Leroux –  et de messages symboliques et moraux très puissants. Je n’arriverais d’ailleurs pas à m’y intéresser au point d’enregistrer tous les épisodes pour être sûr de n’en rater aucun si ce n’était que des combats. Mais la meilleure preuve que je peux donner de cela, c’est de vous citer ce que m’a répondu cet après-midi le garçon de 12 ans avec qui je vis et qui m’a fait découvrir la série. Je lui ai simplement demandé s’il trouvait que Naruto est un manga violent. Et avec la plus grande sagesse et la plus grande spontanéité du monde, voici ce qu’il m’a répondu :

C’est pas du genre DBZ [entendez : Dragon Ball Z], des fois ils réfléchissent, des fois ils parlent, des fois ils sont à Konoha juste en train de manger de la soupe. Et puis en plus, c’est un manga du genre c’est pas très gore, y a pas des poumons qui sortent ou des morceaux de boyau qui sortent du ventre, comme dans le film Hannibal. Dans DBZ, on leur coupe le bras alors que, dans Naruto, les moments de violence, on les cache, on entend seulement un bruit ».

Rien ne vaut la parole d’un adolescent averti face à des adultes inquiets. Je soutiens donc que Naruto n’est pas un manga violent, même s’il comporte des scènes de combat mettant en scène des formes de violence. Un manga violent, c’est un manga qui met en scène une violence brute pouvant provoquer des effets de sidération, de peur, de fascination, voire de traumatisme. La violence qui peut exister dans la série Naruto est au contraire une violence symbolisée, parlée, expliquée, justifiée, qui perd de ce fait tout pouvoir traumatique, ce qui est loin d’être le cas de toutes les formes de violence auxquelles peut être confronté un adolescent en une journée.

Je pense que Naruto est au contraire un manga éducatif, oui, éducatif, au sens que l’on peut donner à ce mot lorsque l’on parle, en littérature, de roman d’apprentissage. Je n’aurais d’ailleurs jamais pensé qu’un manga puisse se hisser à un tel niveau d’intelligence et d’esthétique — un bel exemple de culture numérique –, et je conseille à tout le monde de regarder Naruto, y compris aux adultes !

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billetpublié à 17:38 dans Analyses et réflexions    billetMots-clefs :,

8 commentaires

pour «Naruto, le manga intelligent» Flux RSS des commentaires pour ce billet

  1. Yann Leroux dit :

    Ah c’est facile de me tirer de ma lecture matinale de Melanie Klein avec un billet sur Naruto Uzumaki. La discussion se poursuivra sans doute de billets en commentaires, tant le sujet est riche !
    Ta remarque sur la différence entre la version papier et la version anime est très juste. Il y a des plan qui en quelques secondes racontent tout. Je pense par exemple au plan ou l’on voit les évolutions de Naruro et Gaara. Pour moi, Naruto est l’histoire de différentes évolutions possibles apres un traumatisme : Naruto, Gaara, Sasuke, Sasori etc. sont le même enfant avec des destins différents. Pour aller vite, Naruto est l’enfant résillient.

    En te lisant, il y a quelque chose dont je n’avais pas perçu. C’est l’aspect très classique des combats. Il y a quelque chose de l’Illiade. Les héros se hèlent, se combattent, se reconnaissent tout comme dans le récit d’Homère

    Il faut que j’y aille ! J’y reviendrais !

  2. Stéphane Vial dit :

    Oui, on retrouve toujours la même trame infantile : un enfant abandonné et isolé, souffrant du regard des autres, en manque d’amour, qui grandit en développant la haïne ou le mal, exception faite pour Naruto dont il est bien vu de dire que c’est un résilient. Mais un résilient qui a la capacité de faire résilier les autres une fois qu’ils l’ont rencontré. C’est ça le don de Naruto : faire changer les autres et modifier les équilibres relationnels. Sans compter que les méchants ne sont jamais que méchants et ont toujours un côté touchant et bon.

    Oui, bien sûr pour Homère ! J’ai failli l’écrire, tu m’ôtes l’idée du clavier ! Naruto, c’est l’Odyssée d’Homère (roman d’aventures) combiné à L’Éducation sentimentale de Flaubert (roman d’apprentissage). C’est un mythe d’aujourd’hui. Et comme tous les mythes, c’est truffé de Symbolique.

    Et oui, tu as raison, la série est riche : je n’ai pas dit dans ce billet le quart de ce que j’avais projeté d’écrire au départ. Ça te brancherait pas de co-écrire un livre sur Naruto avec moi ? ;-)

  3. fred2baro dit :

    Merci de cette précision. Tu as tout a fait de remettre dans le contexte Naruto et j’ai essayé de le faire justement en partant du thème de la violence. L’idée pour moi était de partir des préjugés pour mieux les combattre. la tradition des mangas au départ des années 80 était empreinte de violence du point de vue français et cela expliquait la difficulté de certains dessins d’être diffusé en France. J’ai eu la chance d’interviewer le créateur français de l’inspecteur Gadget qui m’a confirmée un certain états d’esprits. Donc afin d’avoir un interview accessible egalement au gens qui ne connaissent pas Naruto mais qui pourrait en avoir un mauvais préjugé, j’ai « provoqué » la réponse de Yann Leroux : « il y d’abord tout l’univers de l’esthétique Japonais ». alors oui l’audio est plus clair que l’écris qui tranche un peu dans le vif et ne donne pas la vraie teneur de l’ITV. mais là c’est par manque de travail/temps de ma part et la découpe à la hache du rédacteur de l’express.fr qui ne souhaitait pas rendre à l’écrit les propos un peu hésitant de Yann Leroux ( qui pondère le propos de la violence ). Donc le rédactionnel donne une impression que l’audio pondère.

    Mais l’intention de départ était là c’est vrai et c’était pour faire passer le lecteur/auditeur du préjugé au sens réel de cette fable homèrienne ;) .

    Merci à toi de ces précisions, et surtout merci d’avoir prété attention à mon travail j’en suis flatté.

  4. Yann Leroux dit :

    C’est vrai que je suis hésitant. Ce n’est pas seulement a cause du sujet, c’est ma façon de penser et de travailler. J’ai l’habitude de me promener dans des paysages complexes, et tout ce qui est clair, précis me semble suspect. Je suis également méfiant vis à vis de toute parole publique qui tend à être simplificatrice.

    Le monde n’est jamais tout blanc. Ou noir :-)

  5. asimov dit :

    article très intéressant, par contre déçus que vous ne parlez pas de ce qui est la base de tout les mangas pour adolescent depuis ces 10 dernières années:
    L’amitié et le dépassement de sois-même. Ce sont deux grand thème qu on retrouve partout dans naruto et comme dans plein d autres mangas (one piece, bleach, eyeshield 21, fairy tail,etc).
    je vous conseille de lire ce topic, les personnes de ce forum sont en moyenne âgé entre 12 et 26 ans: http://forum.captainaruto.com/viewtopic.php?t=8648&start=0

    Aussi déçus que vous avez pas vu le parallèle entre harry potter et naruto. La série harry potter est construit sur un shéma de manga japonais.
    Un adolescent, par un pouvoir ou une capacité est différent des autres ( naruto et le démon en lui, harry avec l horcruxe de voldemort en lui).
    Le shéma amoureux/ et d amitié : naruto-sasuke-sakura / harry-ron-hermione
    un méchant: orochimaru, voldemort.
    un maitre: kakashi puis jiraya/ dumbledore et sirius.
    l élue de la prophétie: harry et naruto ( on en parle dans les scans japonais, pas encore sortit en France)
    Le thème de l amitié et du dépassement de sois-même.
    etc.
    http://forum.captainaruto.com/viewtopic.php?t=9810

  6. Stéphane Vial dit :

    Merci de ton commentaire, Asimov. Comme je le disais dans mon commentaire précédent, je n’ai pas dit dans ce billet le quart de ce que j’avais projeté d’écrire au départ ! Alors, en effet, il y a encore beaucoup à dire.

    Je pense que l’amitié et le dépassement de soi-même sont en effet un thème majeur qui, comme je le disais à la fin de mon article, rapproche Naruto des romans d’apprentissage.

    Le parallèle avec Harry Potter est intéressant, mais je trouve que ce sont-là deux univers culturels très différents.

  7. Yann Leroux dit :

    @asimov il me semble que le shema est celui… du conte ! Cf. Les structures du contre de Propp.

    CaptainNaruto est un très bon site. De ce que j’ai pu voir en langue francaise, c’est celui qui m’a le plus plu !

  8. Lektum.info » Le pouvoir de Naruto dit :

    [...] Naruto, le manga intelligent [...]

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